Mercredi 17 mai 2006 3 17 /05 /Mai /2006 15:55
Comme chaque année, le 15 mars sonne la fin de la trêve hivernale débutée quelques mois plus tôt, le 1er novembre. Les bailleurs vont de nouveau pouvoir reprendre les expulsions de locataires indésirables. L’association Droit Au Logement qui milite depuis 16 ans pour le relogement des expulsés et des mal-logés, a voulu le rappeler à l’esprit de tous en organisant samedi dernier une grande manifestation dans la capitale.

« L’urgence, c’est maintenant »
14h, place du Châtelet. Paris. Temps gris et températures hivernales. Un rythme régulier vient frapper les tympans à la sortie du métro. Un rythme entraînant, un rythme coloré. Un musique qui donne envie de danser. A peine le temps de lever la tête pour passer sous une banderole jaune tendue entre deux lampadaires : « L’urgence, c’est tout de suite ».
Le message est clair : l’urgence, c’est le 15 mars, quand la trêve hivernale se terminera et que recommenceront les expulsions locatives, alors que les températures négatives, elles, jouent les prolongations. Musique et banderoles symbolisent le point de départ de la manifestation où les mal-logés d’Ile-de-France sont venus revendiquer leurs droits aujourd’hui.

Enfants remplacent politiciens
Et s’ils sont tous venus un samedi après-midi, en plein cœur de Paris, par ce temps de chien, c’est que le jeu en valait la chandelle. C’est le DAL (l’association Droit Au Logement) qui est à l’origine de cette manifestation.
Pour Benoîte Bureau, l’une de ses militantes, ce rassemblement réclame d’abord des actions politiques : « Nous demandons des mesures efficaces pour lutter contre la crise du logement : la production massive de logements sociaux accessibles à tous, c’est-à-dire même aux plus pauvres, ce qui n’est pas la cas aujourd’hui. Mais en priorité nous exigeons l’application de la loi de réquisition qui permettrait de reloger beaucoup de monde, car il faut savoir qu’il existe actuellement plus de deux millions de logements vacants en France ! » Des chiffres aberrants qui ne perturbent pourtant pas les hommes politiques puisque qu’aucun n’a daigné participer à la manifestation qui commence à prendre forme. Faute de politiciens ce sont des enfants qui se préparent à défiler. Pas en première ligne mais juste derrière. Les anoraks zippés jusqu’au menton, ils répètent eux aussi leurs slogans : « On veut des logements, on n’est pas méchants ! » ou bien « Des maisons, pas des taudis ! » Les plus jeunes d’entre eux n’ont pas plus de 5 ans et c’est probablement leur première manifestation, en tout cas il faut le souhaiter. Ils accompagnent leurs mamans, leurs sœurs, leurs tantes.

Tout le monde dehors
3000 personnes présentes selon les organisateurs, 1000 selon la police, c’est peu lorsqu’on sait que 100 000 foyers sont concernés par de graves problèmes de logement en France chaque année et que 10 000 familles sont expulsées tous les ans, en dehors de la trêve hivernale.
Des expulsions qui laissent bien-sûr des traumatismes importants. Benoîte Bureau sait de quoi elle parle, elle aide toute l’année des gens à s’en sortir : « Pour une expulsion, les huissiers arrivent très tôt le matin et mettent tout le monde dehors puis font l’inventaire n’importe comment. Les déménageurs se servent au passage, ce qui fait que les personnes touchées subissent en premier lieu une perte de bien. Puis s’ensuit une période « d’errance urbaine » où les gens traînent de squats en hôtels miteux bourrés de maladies et perdent ainsi tous les repères qu’ils avaient avant. »

« Qui va payer ? »
Le cortège va bientôt partir. Un peu en retrait sur le trottoir, Mme Tiadé attend pour suivre le mouvement. Cette grande femme noire porte un boubou violet, des rajouts blonds et n’a pas envie de se faire remarquer. Elle est là parce qu’elle sera bientôt concernée par les expulsions mais « pas encore ». Mme Tiadé a 31 ans et 3 enfants. Elle habite un squat de 40 m² à Vitry-sur-Seine qu’elle paye 500 euros par mois mais probablement plus pour longtemps. Elle travaille pour payer ce toit à ses enfants, dont le plus jeune n’a qu’un an. Pourtant le propriétaire a décidé de vider l’appartement et elle n’a pas le choix.
Alors tout ce qu’elle demande, c’est un peu plus de temps : « Qu’on nous donne un délai supplémentaire. Le 15 c’est trop tôt. Ça ne changerai rien, je n’ai aucun espoir d’avoir un logement, mais au moins ça me laisse le temps de finir l’année scolaire avec ma fille. » Avoir une vie de famille presque normale, c’est tout. Elle est là parce qu’elle veut y croire, comme toutes celles qui sont ici aujourd’hui, même si elle, comme toutes les autres, a déjà prévu la suite. « J’irais à l’hôtel avec ma sœur. Enfin si je trouve de la place, parce qu’en ce moment je n’arrête pas d’appeler partout et tout est complet. Et puis c’est beaucoup trop cher l’hôtel. Qui va payer ? Qui va payer... ? » La question reste en suspens sur ses lèvres car elle n’a pas la réponse.

Touriste à l’année
Mme Tiadé regarde la foule avancer lentement au son d’un militant qui a pris le micro de la sono, là-bas sur le pick-up qui roule au pas. « ... pour tous ses gens qui sont morts dans l’indifférence, ses hommes, ses femmes, ses enfants, boulevard Vincent Auriol, et les autres... » . La manifestation prend la direction de l’Opéra. Sur une pancarte on peut lire « Je vis à l’hôtel et pourtant je ne suis pas touriste » A partir du 15 mars, date officielle de la fin de la trêve hivernale, tous les petits hôtels de Paris et d’ailleurs, vont à nouveau faire le plein de ses faux touristes. Pour combien de temps ?
Par Melanie Gaussorgues - Publié dans : En direct de E-Sens!
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